
La méthode du « SURPLUS DE PRODUCTIVITÉ GLOBALE » – SPG est mise au point et développée par le Centre d’Etudes des Revenus et des Coûts – C.E.R.C, à partir de 1966. Elle représentait un outil de mesure de la création et de la répartition des richesses de l’entreprise. A l’époque, des études ont été menées dans quatre grandes entreprises publiques : la SNCF, Gaz de France, EDF et les Charbonnages de France. La méthode reste-t-elle applicable de nos jours et dans quels secteurs ? Quelles sont, dans la même lignée, les réflexions récentes sur la répartition des richesses de l’entreprise, à une époque où les responsabilités sociales, sociétales et environnementales sont de plus en plus importantes ?
La méthode SPG du C.E.R.C.
En France, c’est à partir de 1966 que la méthode des surplus a été mise au point et développée par le C.E.R.C. La méthode représente un outil d’analyse permettant de mesurer non seulement la création des richesses, mais aussi leur répartition entre les différentes parties prenantes traitant avec l’entreprise.
Elle permet de passer d’une vision purement comptable à une vision sociale, montrant la création du surplus créé et sa répartition.
Le 1er numéro (1er trimestre 1969) de la revue les « Documents du C.E.R.C » intitulé « Surplus de productivité globale et comptes de surplus », propose une nouvelle approche pour la mesure des performances des entreprises et la répartition des gains de productivité entre les salariés, les apporteurs des capitaux et la clientèle. (Lecaillon J., note bibliographique, 1970).
D’autres études appliquées à quatre grandes entreprises publiques suivirent dans les « Documents du C.E.R.C » : la SNCF, Gaz de France, EDF et les Charbonnages de France.
Qu’en est-il des applications récentes ?
Il s’avère que l’utilisation des principes de la méthode SPG est toujours pertinente dans le cadre de travaux académiques et d’applications dans les secteurs agricole et public.
Dans le cadre du secteur agricole, nous citons :
– L’étude menée par Lherm M. et al. sur la période 1978-2014, où la méthode des comptes de surplus a été 1 appliquée à un échantillon d’exploitations élevant principalement de bovins.
Les objectifs de l’étude étaient de mesurer les gains de productivité réalisés et d’étudier leurs répartitions entre les différents agents.
Les auteurs ont noté la sensibilité de la méthode des comptes de surplus quant aux hypothèses choisies au niveau des volumes et des prix choisis (hypothèses concernant le volume des subventions).
Ils ont aussi constaté que les bénéficiaires majoritaires de ces gains de productivité sont les acheteurs et que c’est l’Etat qui finance la baisse des prix des produits, par des subventions directes à ces exploitations.
Ceci reflète les effets de la réforme de 1992 concernant la Politique Agricole Commune (la PAC) pour se rapprocher des cours mondiaux et de procéder au transfert du “Consommateur” vers le “Citoyen”. Les auteurs ont de même signalé de gros écarts entre les exploitations en fonction des capacités managériales, de l’écosystème (climat et sol) et du contexte économique.
– L’étude de Boussemart J.P et al. parue en 2025, sur la période 1959-2022. En utilisant le cadre analytique des comptes de surplus, les auteurs ont estimé les gains de productivité de l’agriculture française sur la période pré citée, tout en évaluant l’effet de l’inflation sur la distribution de ces gains parmi les parties prenantes : Les agriculteurs, l’Etat, les clients, etc.
Selon les auteurs, l’agriculture française a connu, entre 1959 et 2009, une dynamique de production, de modernisation et d’agrandissement des exploitations.
Cependant, depuis les années 2010, la productivité a presque stagné suite à certaines contraintes structurelles, financières, humaines, règlementaires environnementales, etc.
Les auteurs ont conclu que depuis une quinzaine d’années, l’inversion de la tendance des prix en faveur des produits alimentaires a remis en question les conclusions sur les gagnants et les perdants des gains de productivité agricole. En fait, les clients deviennent les grands contributeurs de ressources à partager et les exploitants apparaissent désormais comme les principaux gagnants, le revenu agricole augmentant plus vite que la productivité globale.
Toutefois, et toujours selon les auteurs de l’étude, ces conclusions établies à partir des comptes de l’ensemble de la branche agricole ne sont pas forcément extrapolables aux différentes autres branches productives.
Dans le cadre du secteur public, nous citons :
– Pour la SNCF, les travaux académiques menés par le laboratoire Temis (aujourd’hui intégré au LEM – Lille Économie Management) qui se sont basés sur les principes du SPG afin de mesurer l’efficacité des investissements de la société.
Il s’agit, en fait, d’une analyse de 20 à 30 ans de données pour étudier comment les gains de productivité ont été générés au sein de la SNCF (Harmey J. et Hemat M., 1990).
A noter que la SNCF publie à partir de 2020 un Rapport Annuel Intégré qui reprend la logique de répartition de la valeur entre les parties prenantes et donc de la création de valeur partagée.
– Les études de l’INSEE, à travers les documents de travail de la DESE publiés en 2001 par les auteurs BRAUN-LEMAIRE I. et GREGOIR S. de la Division Croissance et politiques macroéconomiques.
Ces documents modélisent la répartition du surplus de productivité entre la rémunération des salariés et celle du capital.
En effet, suite à la réduction des temps de travail en 2000, les auteurs ont conclu que cette réduction a été accompagnée par une hausse de la productivité et du surplus. La distribution de cet accroissement concernait essentiellement la rémunération réelle horaire versée aux salariés, tandis que celle du capital n’a pas été significativement affectée.
Productivité, indicateurs RSE et performance globale
• Indicateurs RSE
Des études récentes intègrent les indicateurs RSE (Responsabilité Sociétale des Entreprises) à la répartition des richesses, en termes d’engagements sociaux et de gestion durable des ressources.
L’exemple de la SNCF est bien illustratif. En effet, en tant qu’entreprise du secteur public qui représente une forte dimension sociale, sociétale et environnementale, elle passe à la publication d’un Rapport Annuel Intégré à partir de 2020. Ses rapports ont naturellement évolué vers une communication se basant sur la logique de partage de valeurs et de dialogue avec les parties prenantes (Clients, salariés, fournisseurs, Etat, Autorités organisatrices, riverains, etc.).
Nous présentons, ci-dessous, quelques chiffres issus du Rapport Annuel Intégré de l’exercice 2024 :

Nous constatons donc l’évolution du concept de répartition des richesses, depuis la méthode des surplus, mettant actuellement en exergue les volets économique, mais surtout, social, sociétal et environnemental.
Notons que le Groupe est classé dans le Top 1% des entreprises évaluées par EcoVadis pour la performance RSE.
• Approche de “Performance Globale”
Développée en 2002 par le Centre des Jeunes Dirigeants (CJD), l’approche est destinée aux dirigeants de TPE et PME.
Selon une publication commune avec Bpifrance Le Lab, l’approche “va au delà de la RSE en tant que telle car elle intègre pleinement et de manière indissociable toutes ses dimensions : économique, sociale, sociétale et environnementale au cœur de la stratégie et de la gouvernance de l’entreprise”. (CJD/ BPI Le Lab, 2024).
De ce fait, et d’après cette même publication, la durabilité nécessite une répartition en cinq parts : aux salariés (sociale), à l’entreprise (économique), aux clients (sociétale), aux actionnaires (économique) et aux collectivités et la planète (environnementale).
En se plaçant dans cette optique de “Stakeholder Management ” qui peut s’insérer dans le cadre des réglementations européennes (CSRD), et en appliquant les cinq parts susmentionnées, un tableau de répartition RSE peut être proposé à travers un exemple d’une contribution partagée de 500 000 € :

Ce mode de répartition des surplus, s’inscrit dans une vision plus pérenne sur le long terme en se basant sur la valeur partagée.
Conclusion
Pour conclure, la méthode des surplus de productivité initiée et appliquée dans les années soixante du siècle dernier par le C.E.R.C, continue d’exister à travers d’études assez récentes se basant sur ses principes de répartition des richesses.
Ces études montrent une évolution du concept de la répartition, qui se base sur la notion de la valeur partagée, mettant l’accent sur les effets de la responsabilité sociétale de l’entreprise façonnant dorénavant sa performance financière.
Jean TANNOUS
Enseignant
SUP de V (EGC Paris / EGC Saint-Germain-en-Laye) / CCI Paris Île-de-France
Jean TANNOUS est Docteur en sciences de gestion et formateur au sein de Sup de V. Sa thèse de doctorat, soutenue à Paris 1 Panthéon Sorbonne porte sur « L’approche du risque bancaire par les analyses financières et statistiques« .
Bibliographie
Alazard C. et Sépari C., (avec la collaboration de Detours J. pour la synthèse des outils mathématiques) DCG 11 Contrôle de gestion – Manuel et applications, Editions Francis Lefebvre-Dunod, 2ème édition, 2010.
– Boussemart, J.-P., Kahindo, S. et Parvulescu, R. (2025). « L’impact de l’inflation sur la distribution des gains de productivité de française ». Économie rurale, 2025/2 no 392, pages 61 à 81. https://journals.openedition.org/economierurale/14036 DOI : 10.4000/13y7j.
– Braun-Lemaire I., « Evolution et répartition du surplus de productivité », INSEE, document de travail de la DESE, no G2001/03.
– Braun-Lemaire I. et GREGOIR S., « Evolution et répartition du surplus de productivité », INSEE, document de travail de la DESE, Juin 2001.
– CJD (Centre des Jeunes Dirigeants) et Bpifrance Le Lab., « La performance globale en pratique – Point de vue de dirigeants d’entreprise », Publication CJD / BPI Le Lab, Guide pratique, Juillet 2024.
– Harmey J. et Hemat M. « La méthode des surplus de productivité globale. Son application à la SNCF ». – Revue Générale des Chemins de Fer (RGCF) 1990, n° 11.
– Lecaillon J., Documents du Centre d’Etudes des Revenus et des Coûts (C.E.R.C), [note bibliographique], Revue Économique, volume 21, no 3, pp 490-491, 1970.
– Lherm M., Natier P., Veysset P. et Boussemart J.P « Étude de l’évolution de la productivité avec la méthode des comptes de surplus dans des exploitations agricoles spécialisées en bovin viande », 9es Journées de Recherches en Sciences Sociales (JRSS), Nancy, décembre 2015.
– SNCF Groupe « Rapport Annuel Intégré portant sur l’exercice 2024 – L’essentiel 2025 Réconcilier mobilités et planète »
– Tannous J., Comptabilité des coûts – Les guides pratiques, Editions Gereso, Juin 2024. – Vizzavona P., Gestion financière, Atol Editions, 1992.
– http://www.georges-pompidou.org