
L’EGC Business School forme des managers capables de piloter la performance économique en intégrant les enjeux sociétaux et environnementaux. Fin 2025, l’Europe a allégé d’environ 85 % les obligations de reporting extra-financier. Pourtant, loin de freiner la transformation, cet allègement révèle une bascule que la recherche académique documente avec précision : ce ne sont plus les régulateurs qui imposent la durabilité. Ce sont les marchés financiers eux-mêmes.
De la valeur partagée à la double matérialité : un changement de paradigme
En 2011, Michael Porter et Mark Kramer ont proposé dans la Harvard Business Review le concept de « valeur partagée » (Creating Shared Value) : la compétitivité d’une entreprise et le progrès sociétal ne s’opposent pas, ils convergent. Quinze ans plus tard, la réalité dépasse l’intuition fondatrice. Ce n’est plus la volonté de l’entreprise qui déclenche cette convergence. C’est la pression structurelle du marché.
La directive européenne CSRD, adoptée en 2022, a introduit un concept décisif : la double matérialité. Chaque entreprise doit évaluer simultanément comment les enjeux de durabilité affectent sa performance financière, et comment ses activités affectent la société et l’environnement. Or, l’accord politique de décembre 2025 (directive Omnibus) réduit le nombre d’entreprises concernées de 50 000 à environ 7 500 et les datapoints obligatoires de plus de 1 100 à environ 400, soit une réduction de 61 %.
La loi recule. Mais le concept de double matérialité, lui, a déjà été intériorisé par les acteurs financiers.
Le marché comme mécanisme de discipline : les preuves
Les données empiriques confirment cette bascule. Selon l’enquête FTSE Russell 2025, menée auprès de 415 investisseurs institutionnels dans 24 pays, 85 % d’entre eux classent le risque climatique comme préoccupation majeure, contre 50 % en 2023. Plus révélateur : la performance financière (56 %) et la gestion des risques (54 %) devancent désormais le « bien sociétal » (37 %) comme motivations de l’investissement durable. La durabilité n’est plus un geste moral. C’est un facteur de risque financier.
Ces dynamiques ont fait l’objet d’une analyse détaillée dans Économie Matin (Elgannab, 2026), où j’observais que dans les salles de réunion des banques et chez les investisseurs institutionnels, le discours n’a pas bougé d’un iota malgré l’allègement réglementaire. Comme si la réglementation n’avait jamais été le vrai moteur. Le paradoxe est structurant : moins d’entreprises obligées de reporter, c’est moins de données disponibles sur les fournisseurs et la chaîne de valeur. Or, les établissements financiers ont impérativement besoin de ces données pour piloter leur propre trajectoire carbone. Ce que la loi n’exige plus, la banque l’exigera.
Khan, Serafeim et Yoon (2016) avaient posé la première base empirique dans The Accounting Review : seuls les facteurs ESG matériels, ceux directement liés au modèle d’affaires, affectent la performance financière. Le reste n’est que bruit. La méta-analyse de Friede, Busch et Bassen (2015), portant sur plus de 2 000 études, confirme cette corrélation dans environ 90 % des cas. Eccles, Ioannou et Serafeim (2014) ont par ailleurs démontré dans Management Science que les entreprises dotées d’une culture de durabilité surperforment à long terme. Cette découverte irrigue aujourd’hui la stratégie des fonds : certains indexent une part croissante de la rémunération de leurs gérants sur des objectifs d’impact mesurables.
Un phénomène parallèle mérite attention : le green hushing. Selon l’enquête South Pole (2023, 1 400 entreprises, 12 pays), une majorité d’entreprises réduisent délibérément leur communication ESG tout en maintenant, voire en augmentant, leurs investissements réels. Le silence, ici, n’est pas un recul. C’est un signal de maturité : quand le marché discipline mieux que le régulateur, l’entreprise agit au lieu de communiquer.
Dyllick et Muff (2016) nomment cette bascule le passage d’une durabilité déclarative à une durabilité « véritablement durable ». Eccles, professeur à Oxford, le confirme dans la Harvard Business Review (2024) : l’ESG traverse une crise de réputation, critiqué à gauche comme insuffisant, à droite comme agenda politique. Mais le besoin d’articuler performance financière et performance extra-financière reste intact. La leçon stratégique est limpide : ce n’est plus la communication qui crée la légitimité, c’est la preuve.
La compétence stratégique comme nouveau différenciateur
Si la pression ne vient plus de la loi mais du marché, alors le facteur déterminant n’est plus la conformité. C’est la lisibilité stratégique. Savoir lire une analyse de double matérialité, comprendre comment un investisseur évalue le Scope 3, intégrer les critères ESG dans un business plan : ces capacités ne sont plus réservées aux spécialistes de la RSE. Elles deviennent le socle d’une culture managériale exigée par les banquiers, les donneurs d’ordre et les talents de la génération Z.
Dans mes enseignements en stratégie et finance à SUP de V, j’observe que ces enjeux suscitent un intérêt croissant chez les étudiants, notamment lorsqu’ils sont confrontés à des cas concrets d’entreprises évaluées par les marchés sur leurs engagements de durabilité. Les travaux de l’équipe de recherche que je coordonne confirment cette intuition : la compréhension des mécanismes de marché liés à l’ESG ne relève plus de la spécialisation, elle s’impose comme un prérequis transversal.
Cette réalité résonne avec la mission des écoles de commerce du réseau EGC Business School : former des managers responsables, capables de transformer une contrainte de marché en avantage concurrentiel. La théorie de la légitimité (Suchman, 1995) éclaire cette bascule : une organisation ne survit durablement que si ses activités sont perçues comme conformes aux attentes de son environnement social. Or, cette conformité ne se décrète plus par la réglementation. Elle se prouve par la pratique. Quand le marché intègre la durabilité dans ses mécanismes de prix, l’engagement n’est plus un choix éthique : c’est une condition d’accès au financement.
La recherche académique établit désormais un constat sans ambiguïté : la durabilité est devenue un facteur de compétitivité, de financement et de légitimité. Ce que la réglementation européenne a commencé à structurer, les marchés l’imposent désormais par leurs propres mécanismes. La vraie question stratégique n’est plus « faut-il intégrer la durabilité ? ». Elle porte désormais sur la capacité des managers à être lus par les marchés, pas seulement par les régulateurs. Former cette intelligence stratégique, celle qui transforme une contrainte de marché en avantage concurrentiel, c’est l’enjeu auquel les écoles de commerce doivent aujourd’hui répondre. Quelle sera la première à faire de la double matérialité un pilier aussi central que l’analyse financière ?
Jawad ELGANNAG
Enseignant chercheur en stratégie, finance ESG & IA, Responsable Recherche
SUP de V (EGC Paris / EGC Saint-Germain-en-Laye) / CCI Paris Île-de-France
Jawad ELGANNAG, titulaire d’un Phd est enseignant chercheur au sein de Sup de V et Chercheur associé, LAREQUOI (EA 2452) | Université Paris-Saclay. Ses travaux portent sur l’intégration stratégique de la durabilité, la gouvernance ESG et l’impact de l’intelligence artificielle sur les modèles d’affaires. Il publie dans la presse économique, notamment dans Économie Matin. Sa thèse de doctorat porte sur la production du sens dans les pratiques d’audit et le rôle informationnel de l’audit dans l’élaboration des publications financières.
Bibliographie
Articles scientifiques
Porter, M. E. & Kramer, M. R. (2011) « Creating Shared Value ». Harvard Business Review, 89(1/2), 62-77. Lire Suchman, M. C. (1995) « Managing Legitimacy: Strategic and Institutional Approaches ». Academy of Management Review, 20(3), 571-610. DOI
Dyllick, T. & Muff, K. (2016) « Clarifying the Meaning of Sustainable Business ». Organization & Environment, 29(2), 156- 174. DOI
Khan, M., Serafeim, G. & Yoon, A. (2016) « Corporate Sustainability: First Evidence on Materiality ». The Accounting Review, 91(6), 1697-1724. DOI
Eccles, R. G., Ioannou, I. & Serafeim, G. (2014) « The Impact of Corporate Sustainability on Organizational Processes and Performance ». Management Science, 60(11), 2835-2857. DOI
Friede, G., Busch, T. & Bassen, A. (2015) « ESG and Financial Performance: Aggregated Evidence from More than 2 000 Empirical Studies ». Journal of Sustainable Finance & Investment, 5(4), 210-233. DOI
Analyses stratégiques et éditoriaux
Eccles, R. G. (2024) « Moving Beyond ESG ». Harvard Business Review, sept.-oct. 2024. Lire Elgannab, J. (2026) « Finance durable : ce que la loi n’exige plus, le marché l’impose ». Économie Matin, 9 février 2026.
Rapports institutionnels et données
FTSE Russell / LSEG (2025) Sustainable Investment Asset Owner Survey 2025. 8ᵉ édition, 415 investisseurs institutionnels, 24 pays. Rapport Commission européenne (2022) Directive (UE) 2022/2464. Corporate Sustainability Reporting Directive (CSRD).
EUR-Lex Commission européenne (2025) Directive Omnibus. Accord politique de décembre 2025, publiée au JOUE le 26 février 2026.
South Pole (2023) Net Zero and Beyond: A Global Survey on Climate Action. Rapport.